Le vrai visage de l'enfermement :
le monde selon l' ennéatype 7

C’est le propre du Soi d’être clos sur lui-même. Si chaque ennéatype incarne à sa façon le désir de sortir de cet emprisonnement et la satisfaction de s’y sentir chez soi qui toujours l’accompagne, c’est l’ennéatype 7 qui en est le symbole on ne peut plus parfait. Les 9 autres expressions de cet enfermement, l’oubli dans lequel sombre l’ennéatype 9, le désarroi dont souffre l’ennéatype 4 ou l’exclusion typique de l’ennéatype 5, sont de bien pâles reflets de son égocentrisme. Celui à qui l’on donne le nom de Peter Pan, afin de ne pas dire, en le faisant comprendre, qu’il ne vit que pour lui, est au cœur même du piège que fait tourner le Soi. Cet éternel enfant qui refuse de grandir malgré le temps qui passe, épuise sa jeunesse à resserrer son lien avec l’enfermement, renouvelant sans cesse les formes d’expression de son infantilisme et devenant ainsi la figure essentielle de la clôture du Soi.

De même que l’interdit pousse à sa transgression, toute limite en effet incite à la franchir et c’est à la façon dont le monde se présente, autant qu’à la façon dont il est approché, que doit tout habitant de voir ce qui l’entoure comme un lieu dangereux, ou sûr et accueillant. Perçu comme un péril, un espace menaçant d’où peut surgir l’intrus, le gêneur ou l’ennemi, ce monde, malheureusement, ne peut qu’être conquis. Le désir de faire sien tout ce qui se présente s’accommode très bien du repli sur soi-même et du rejet de l’autre qui par contre interdisent d’aller vers l’inconnu sans volonté de prendre, pour l’hospitalité d’une terre nouvelle.

Qui dit enfermement, mentalement construit ou physiquement présent, caché au fond de soi ou visible au dehors, dit deux espaces distincts, donc une séparation qui trace une frontière entre une sphère privée et un domaine public. Ce rempart définit la limite respective d’une vie intérieure et d’un monde extérieur qui peut être reçu ou bien comme une menace ou bien comme un appel à tenter l’aventure.

Il y a cependant plus surprenant encore que ce domaine privé dans un espace non clos. On peut être enfermé sans que cela se voie lorsque l’enfermement, au lieu d’être au dehors, se situe au-dedans. Parce qu’il se porte en soi, il peut être ignoré de tous et très longtemps, y compris de celui qui en est à la fois le sujet et l’objet. En prenant cette forme atypique et subtile, il peut proliférer et faire des petits, tels de multiples nœuds qui en se resserrant, étouffent et emprisonnent celui qui se croit libre.

Être seul est possible aussi sans qu’il soit nécessaire de se mettre à l’écart. Le corps est par lui-même capable d’isoler, d’imposer une distance, de dresser une muraille entre les autres et soi. A cette capacité de se mettre en retrait en toute circonstance, on doit ce paradoxe qu’il est toujours possible de se retrouver seul au milieu d’une foule, d’être coupé des autres tout en étant près d’eux. S’enfermer en soi-même érige une barrière bien plus infranchissable que les parois, les portes ou les barreaux les plus solides. L’enveloppe corporelle est donc l’ultime clôture, la dernière frontière à ne jamais franchir sous peine de brouiller ce qui différencie l’intime du public.

Qui dit enfermement pense enceinte, clôture, muraille ou grillage qui entoure et enserre dans des limites plus ou moins étroites, empêchant toute sortie. Ainsi l’oiseau dans sa cage, le condamné dans sa cellule, le malade dans sa chambre d’hôpital. Cause ou conséquence de toute privation de liberté, l’impossibilité d’aller et venir à son gré est presque synonyme de ces enfermements subis qui définissent et imposent la surface disponible pour l’animal ou l’homme captif. Il en est d’autres cependant qui, pour être consentis, n’en sont pas moins contraignants. Ainsi la réclusion de l’ascète qui s’éloigne, pour quelques temps ou pour toujours, du tumulte du monde ; celle de l’homme qui recherche la tranquillité qu’exige la réflexion, le travail ou l’étude.

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Par deux fois confronté à la perte brutale du contact avec l’Autre, par deux fois égaré , le type 7 se résout à ne pouvoir compter que sur sa seule personne. Le voilà renvoyé au centre de lui-même, ce centre où de surcroît il se sent en sûreté dans le monde sans repères qui est sien désormais. Dans ce monde circulaire il pourra s’ériger en monarque absolu, souverain dérisoire régnant sur un domaine dont les frontières n’enserrent que le vide intérieur.

Mais l’espace privé peut être aussi le lieu où s’ancre le refus de faire une place à l’Autre. Ce danger est réel pour le Soi de type 7 et marque son refus de la séparation, qui est alors vécue comme la disparition de cette capacité à percevoir comment la trame du destin entrelace ses fils pour créer des motifs qui sans cesse se défont pour se recomposer. Être aveugle à la vie qui ainsi se déploie, c’est perdre le savoir qui permet d’épouser les contours du présent mais aussi s’interdire le terme du voyage, cet accomplissement auquel devrait conduire le travail spirituel. De celui en effet qui fuit sa peur du noir dans une fausse rébellion, on ne peut guère attendre l’acceptation d’un guide qui pourtant représente la seule issue heureuse à son errance nocturne.

Situé sur la gauche de la triade prudente qui ouvre l’univers où se pose le Soi, le type 7 appartient au triangle intérieur tourné vers le futur. C’est donc lui qui incarne le monde de l’intime et l’orientation vers ce qui doit venir, dont dépend la façon dont le Soi saura vivre l’intériorité. Dans la pièce en trois actes que joue « l’Être Chez Soi », c’est à lui qu’est échu le rôle non négligeable du maître de maison chargé de mettre en scène et de faire respecter l’harmonie du foyer dont l’ennéatype 5 a tracé les limites en un lieu défini par l’ennéatype 6. C’est à lui également que reviennent le pouvoir de l’imagination, la créativité et l’inventivité capables de jouer de la mobilité d’une intériorité qui, pour répondre au mieux aux sollicitations du monde qui l’entoure, est à réinventer instant après instant.

Quand l’ennéatype 5 est pris au piège du Soi, la relation fléchée qui l’unit au type 7, qui devrait lui permettre de donner le meilleur de ce qu’il représente, ne peut plus que transmettre la coupure brutale du lien originel qui subsiste toujours mais qui n’est plus perçu, entre tout ce qui est. Ce drame est ressenti par l’ennéatype 7 comme une perte de sens, une désorientation qui le plonge et l’enferme dans le désarroi, la détresse qui étreint celui qui s’est perdu et qui ne peut hélas compter que sur lui-même pour trouver son chemin. La première pièce du piège où s’enferme le Soi est cette peur panique de se retrouver seul, qui se dissimulera derrière la suffisance qu’affiche le type 7 et dans l’opposition que suscite chez lui toute forme d’autorité.

Car la déformation de l’ennéatype 5 est celle d’être isolé, entouré de limites qui, en lui permettant de se différencier, le coupe radicalement de tout ce qui est autre. Cette conviction repose sur une confusion, celle du Soi et du corps, elle-même sous-tendue par la fausse croyance que ce corps définit les frontières du Soi. Souscrire à cette croyance, c’est rejeter l’idée que la Réalité existe et se déploie sur des plans différents, restreindre le réel au domaine matériel et cantonner le Soi à ce que nous voyons, qui n’est que son aspect le plus superficiel. Lorsqu’il est accepté que l’être tout entier épouse les contours de notre enveloppe de chair, apparaît l’illusion que le Soi est un lieu bordé de tous côtés, dont rien ne peut sortir sans passer par le corps.

Les deux ennéatypes situés à la bordure du groupe qui met en scène l’habitation du Soi sont proches à plus d’un titre. Le lien qui les unit se dédouble en effet puisque la relation où l’on donne et reçoit va du 5 au vers le 7, et puisque pour le 7 c’est la séparation qui se joue au point 5. Cette séparation, qui est l’aveuglement de l’ennéatype 5, se dédouble elle aussi puisqu’elle est la blessure de l’ennéatype 7 et puisqu’elle représente un des principes du Soi que vivent à leur façon tous les ennéatypes.

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Être au centre du monde, c’est être seul au monde et pouvoir s’accorder le luxe de bannir toute présence étrangère pour pouvoir oublier jusqu’à son existence. Cette mise à distance où se joue le contact que l’ennéatype 7 noue avec le réel est la touche finale mise à la construction d’un monde circulaire qui tourne sur lui-même dans une ronde sans fin. Ce monde fracturé par une guerre permanente autour de la frontière entre Soi et non-Soi, trouve son expression dans cette habitation édifiée sur le sable, définie par les murs qui tracent la limite entre la vie publique et le domaine privé, où la meilleure façon de trouver son chez Soi est aussi le moyen le plus sûr de s’y perdre.

Le refus d’être adulte, qui résiste aux années, nous touche tous plus ou moins. C’est à lui bien souvent que nous devons nos fuites, nos faiblesses et nos peurs, et aussi les excuses que nous leur accordons. Fermer ainsi les yeux sur notre infantilisme, nous interdit de voir que dans certains refus se cachent des demandes et que l’égocentrisme et l’immaturité de l’ennéatype 7 sont sa façon à lui d’appeler au secours. Saurons-nous discerner, derrière l’enfermement, la détresse de l’enfant terrifié à l’idée de se perdre en cessant d’être le cœur du monde ? Notre compréhension pourrait ressusciter le désir d’accueillir, faire voler en éclats les barrières que le Soi dresse entre l’Autre et lui, et réveiller l’envie de transformer le monde en un lieu habité et non plus occupé. Mais cela, mes amis, est une toute autre histoire…

Ce mode d’habitation est celui de tout ceux pour qui « Être chez Soi » signifie se construire et donc prendre racine sur un lopin de terre qu’il faudra préserver des dangers extérieurs. Dans ce monde édifié pour demeurer le même, c’est l’expropriation que redoute le type 7 et l’enveloppe vide qu’est sa vie intérieure ne contient que sa peur d’être jeté dehors. Pour lui qui règne en maître sur son territoire tout Autre ne peut être qu’un prétendant au trône, concurrent potentiel qui, rien qu’en étant là, trouble l’ordre privé.

Dans le climat de crainte qui baigne cet univers aux contours incertains, il lui est difficile d’assurer l’équilibre de la vie privée tout en restant ouvert aux changements du monde. Dirigé par la force qui exprime la prudence de ceux qui anticipent les conséquences possibles de chacun de leurs actes, c’est tout naturellement chez l’ennéatype 6 qu’il va chercher l’appui dont il a grand besoin pour créer dans le calme et la sérénité son espace intérieur. Mais au lieu d’un soutien c’est un socle branlant qu’il trouve sur sa droite chez un ennéatype lui-même en proie au doute et à la suspicion, incapable d’offrir à la demeure du Soi une base solide et fiable.

Lorsque l’on ne voit pas où l’on pose les pieds, faire ne serait-ce qu’un pas devient très périlleux et la curiosité qui aime à découvrir le parcours dont la vie décide à chaque instant laisse place au besoin de savoir quel avenir vous attend et à la volonté de tracer son chemin. Incapable de suivre le déploiement du monde, le type 7 croit trouver dans l’organisation de son propre destin une planche de salut et toute son énergie tournée vers l’avenir et la vie intérieure s’oriente vers l’élaboration de constructions mentales ayant peu de rapport avec le monde réel. Le voilà entraîné dans une spirale sans fin où la satisfaction de plaisirs éphémères évince le désir de se réaliser, où la peur du futur cherche à se conjurer dans l'imagination de projets chimériques qui, faute de se conclure, vont se multiplier, l’éloignant toujours plus de la réalité.

Si la stabilité d’un lieu d’habitation est fonction du support sur lequel il repose, c’est l’étanchéité des murs dont il s’entoure qui permet d’en sortir, en sachant qu’au retour se retrouve la paix et la sécurité. C’est l’ennéatype 5 qui fixe la limite où le bruit extérieur laisse place à la quiétude de l’espace familier. Mais du 5 vers le 7 ne passe que l’angoisse née de l’isolement, que l’ennéatype 7 tente de conjurer, ne parvenant ainsi qu’à faire de la rencontre entre le soi et l’Autre un rendez-vous manqué entre le soi et soi.

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