Ordonner, construire :
l'espace selon
les ennéatypes 1 et 6

Mais cette agilité est toute théorique. Notre ennéatype 1 a beaucoup plus de mal à se positionner dans le monde réel, celui où l’on se heurte, se bouscule, se repousse, que dans un univers purement intellectuel où une situation se perd et se reprend sans grande difficulté. Il est plus délicat de se faire une place quand il faut partager l’espace dont on dispose avec d’autres que soi.

Toute présence étrangère sera alors perçue comme une altération de cette perfection que le Soi de type 1 voudrait réaliser. Cette soif d’idéal venu se substituer au désir de guérir une blessure spirituelle l’entraîne dans une quête qui ne peut prendre fin tant qu’elle se trompe d’objet. Le besoin de gommer, corriger, réparer tout ce qui à ses yeux bouleverse l’ordre du monde, l’éloigne toujours plus de la réalité et de la possibilité d’accepter simplement, sans rien vouloir changer, la place qui est la sienne et qui l’attend toujours.

On l’aura bien compris, pour l’ennéatype 1, vivre c’est ordonner. Ordonner c’est trier, répartir et classer un ensemble d'objets qui composent le monde. Dans ce monde bien rangé chaque chose a sa place, une place toute relative puisqu’elle est tributaire d’un agencement global où le moindre mouvement est une remise en cause de toutes les situations.

Le monde change souvent et sa mobilité oblige à s’adapter. Pour l’ennéatype 1 il n’est pas difficile de trouver une place s’il n’est pas impossible de remettre en ordre, un ordre différent de celui qui précède mais un ordre tout de même. Ainsi cette manie de toujours bien ranger, ce besoin maladif de tout organiser, généralement perçus comme un manque de souplesse, masque en réalité une plasticité, une capacité à coller au réel, qui viennent démentir les jugements négatifs que l’on porte sur lui.

Il apparaît ainsi comme le descendant de l’alliance réussie de deux familles d’esprit qui d’ordinaire s’opposent, celle où l’on analyse, celle où l’on synthétise. Mais cette qualité qui lui permet de voir l’ensemble et le détail, peut virer au cauchemar quand le souci de l’ordre devient une obsession, quand l’organisateur se transforme en maniaque au point que tout changement dans sa façon de vivre ou dans son entourage est un bouleversement synonyme de chaos.

Et l’on comprend alors que son premier réflexe lorsqu’il est confronté à une nouveauté, c’est de mettre de l’ordre. Masqué par le souci tout à fait légitime de cerner un sujet, de creuser une question pour laisser au hasard le moins d’espace possible, ce besoin d’ordonner trouve dans l’exploration de la réalité prétexte à se nourrir, de fragments du réel de plus en plus petits qui ne peuvent hélas combler son appétit.

S’il y a bien une chose qu’on ne peut reprocher à l’ennéatype 1, c’est de faire désordre. Des 9 ennéatypes, c’est le plus méthodique, le plus méticuleux et le plus prévoyant, celui à qui l’on peut en toute tranquillité confier la logistique d’une quelconque entreprise. Ce don inestimable pour l’organisation se double d’une attirance, presque une fascination pour les petits détails.

Comme si en affinant, disséquant, dissociant, on approchait l’ensemble, comme si la précision permettait de passer de la partie au tout, comme s’il était possible, en creusant toujours plus, d’accéder au cœur même, à l’essence de l’objet. Il faut bien sûr voir là une façon parmi 9 de chercher à saisir ce qui reste à jamais soustrait à toute emprise, celle d’un ennéatype qui jauge et qui corrige ce qui va de travers dans la vie ordinaire, mû par la conviction que la perfection même peut être de ce monde.

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La fin du nomadisme est aussi l’avènement du communautarisme. C’est auprès du type 6 que se trouvent la raison, l’origine et le sens de l’attirance commune aux 9 ennéatypes pour les espaces fermés, ces lieux où l’on s’assemble si l’on se ressemble. Car l’assurance trompeuse dont se berce le Soi dans son monde illusoire, ne peut que renforcer le climat de défiance qui règne sur le monde de cet ennéatype.

En refusant de voir où se situe le mal, il ne peut qu’accentuer le sentiment constant de menace diffuse qui le caractérise. Et quand les murs vacillent il est toujours tentant, et plus tranquillisant, de rejeter sur l’Autre la cause du séisme que de s’interroger sur l’origine réelle de ce bouleversement. Alors on serre les rangs, on ferme les issues, on colmate les brèches des parois érigées entre le Soi et l’Autre pour mieux se protéger de ceux qui au dehors, représentent désormais le plus grand des dangers.

Le besoin lancinant de toujours reconstruire ce qui toujours s’écroule, signe l’arrêt de mort d’une façon d’être Soi, celle qui est dévolue à l’ennéatype 6 avant que se déforme sa perception des choses. Pour celui qui incarne la stabilité de toute situation, qui ne peut plus offrir l’appui fiable et durable nécessaire à l’accueil, il devient essentiel de s’ancrer quelque part pour bâtir du solide. Se perd alors sûrement cette mobilité qui permet d’accepter d’être habité par l’Autre sans craindre de sombrer, cette capacité à partir sans regret avec la certitude de retrouver toujours un lieu d’habitation.

En choisissant de vivre sur le mode sédentaire, le Soi choisit de vivre dans un espace clos, hostile à l’étranger. La vraie sécurité, qui repose sur l’audace d’accepter que le monde puisse prendre mille formes différentes de la sienne, appartient au migrant, qui connaît l’illusion de construire sur du sable et qui sait se garder des mirages du Soi.

Le tout premier réflexe quand le sol se dérobe, c’est de se raccrocher à ce qui est autour et l’ennéatype 6 ne fait pas exception. Sa crainte de tomber fait naître ce besoin qui le caractérise de s’entourer d’appuis qui, une fois construits, ne peuvent que s’effondrer. L’aveuglement du Soi sur ce geste manqué qui cherche autour de lui la base qui fait défaut, l’emprisonne dans le piège de la répétition et dans un univers qu’il voudrait protecteur, mais qui ne peut hélas qu’être une déformation de la réalité.

La confusion qui règne dans ce monde branlant, toujours inachevé, échappe cependant à celui qui construit. Elle naît en effet de la première blessure, celle qui précède le Soi et que répètera toute séparation, vécue par le type 6 comme une perte de sens. Pour qui n’est plus capable d’embrasser du regard une totalité, toutes les tentatives de faire la part des choses et de mettre un peu d’ordre dans le chaos ambiant, ne peuvent qu’échouer.

Pour l’ennéatype 6 le problème essentiel est de tenir debout. Car il a bien du mal à garder l’équilibre, ayant perdu le socle qui porte l’univers. Cette absence de soutien dit la disparition de cette qualité que chaque ennéatype symbolise et qu’il perd, ou croit avoir perdu, qui pour lui est la Foi. Perdre la certitude d’être toujours porté, soutenu, approuvé quoi qu’il puisse advenir, c’est perdre la confiance qui habite le type 6 avant l’altération de sa vision du monde et qu’il n’est plus capable d’investir dans la vie.

Avec cette défiance de soi-même et de l’Autre apparaît le cynisme qui sera désormais au fondement du monde, un monde de suspicion où tout ce qui se dit, où tout ce qui se fait est sujet à caution, masque des intentions et des pensées mauvaises. Le regard déformé de l’ennéatype 6 ne peut envisager d’autre motivation que le propre intérêt de celui qui agit qui, s’il est bien compris, prend une fausse apparence, celle du souci de l’Autre.

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Il n’est pas surprenant que l’ennéatype 6 qui ne se sent en paix que lorsque rien ne bouge, qui cherche à établir des relations durables, ne se retrouve pas dans l’univers mouvant de l’ennéatype 1 fait de liens qui se tissent, se dénouent, se recréent. Il n’est pas surprenant que l’ennéatype 1 refuse l’autocratie qui régit l’univers, à ses yeux chaotique, de l’ennéatype 6. Sans une médiation ces deux visions du monde ne peuvent que se heurter, laissant bien peu d’espoir à une conciliation.

Et pourtant ces deux mondes, celui qui se construit sur le rassemblement et celui qui s’ordonne autour de relations ont quelques points communs malgré leurs divergences. Car l’ennéatype 6 obéit à un ordre qui lui est personnel. Et l’ennéatype 1 n’admet pas de discorde, lui qui décide seul de l’agencement des choses. Et chacun gagnerait à se tourner vers l’Autre pour prendre du recul vis-à-vis de lui-même.

Cette immobilité dans laquelle il s’enferre, pensant se garantir une stabilité, ne peut qu’entretenir sa nostalgie d’un monde où tout se fait ensemble. Mais dans le monde du Soi, ensemble ne dit pas débat et compromis et ce qui aurait pu être une démocratie est une tyrannie où toute différence est une dissonance, un risque de discorde à bannir à tout prix. Restent devant la porte de ce monde despotique ceux qui ne partagent pas une même façon de voir, tandis que s’éparpillent ceux qui préfèrent s’enfuir, faute de voir acceptée leur singularité.

Et voilà que l’espace, d’ouvert qu’il devrait être, se referme et devient synonyme d’étouffement, voilà que le désir d’attirer et d’unir, fatalement divise et crée l’éloignement. Parfaite illustration de l’univers du Soi, où la déformation du regard sur le monde et celle du sentiment qui toujours l’accompagne, pousse la volonté dans des voies de traverse.

Pour l’ennéatype 1 la prudence dont font preuve les 3 ennéatypes qui habitent le monde est une dérobade, presqu’une lâcheté, une perte de temps qui le gênent et l’agacent. Et l’ennéatype 6 qui cherche l’équilibre sans jamais le trouver et pour qui le danger vient toujours du dehors, ne peut appréhender la spontanéité des 3 ennéatypes qui agissent sans délai que comme une menace.

Mais la distance que crée au cœur même de l’action le fait d’Être chez Soi, distance de Soi à Soi, distance du Soi à l’Autre, qui prépare le retour que fera sur lui-même un autre ennéatype, sur une autre triade, ne peut avoir pour sens que d’ouvrir un espace où l’Autre trouve place. Et ce sens s’est perdu quand l’ennéatype 6 pris dans le piège du Soi a voulu se fixer, confondant équilibre et immobilité, fermant ainsi sa porte à ceux qui restent stable en toutes circonstances et qui pourraient l’aider à garder son aplomb.

Il paraît difficile de trouver un terrain où pourraient s’accorder ces deux ennéatypes que tout semble opposer. Leur place respective au sein de leur triade reflète la façon dont la force vitale investit chacun d’eux, selon deux modes distincts, ce qui laisse présager de profondes divergences à l’issue incertaine.

Le groupe dont le type 6 occupe la place centrale, qui sur l’Ennéagramme figure l’habitation, obéit à la force avisée et prudente qualifiée de mentale qui peut et sait attendre. Cette composante du Soi exprime la façon dont chaque ennéatype se situe dans la vie, position relative que mesure sa distance à cet Être chez Soi dont le point d’équilibre est l’ennéatype 6. Le type 1 quant à lui vibre de l’énergie que l’on dit instinctive, qui le pousse à agir de façon viscérale, sans nuance ni détours, comme tous ceux de son groupe qui sont essentiellement affirmation de soi.

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Celui qui représente la plus belle des vertus peut lui donner accès à un monde où l’action se détache du réel, où la pensée du geste et le geste lui-même se distinguent l’un de l’autre, où règne l’intervalle qui sépare et éloigne ce qui pour le type 1 restait indissocié. Pour un ennéatype qui est Soi avant tout, qui vit dans l’immédiat et agit dans l’urgence, découvrir ce monde là, c’est apprendre à attendre, à aimer la distance qui va de l’intention à l’action accomplie, et savourer la paix qui naît de cet écart.

C’est aussi accepter que les liens qui dessinent la trame de sa vie puissent se relâcher, ménageant un espace où l’Autre trouve place. Que celui qui le guide vers la justesse de vue que met à sa portée la distance qui sépare l’œil et l’objet perçu soit l’ennéatype 2, tient à ce que l’entraide s’incarne en celui-ci. Il dépendra de lui que la main qui se tend le hisse vers le haut ou le tire vers le bas mais ceci, mes amis, est une toute autre histoire…

La relation fléchée qui unit le type 1 à l’ennéatype 7, qui est à l’origine celle de la réception, devient saisie et perte dans l’univers du Soi. Celle qui l’unit au 5, double ou alter ego, peut être un face à face ou une opposition de deux enfermements, souvent rebaptisée complémentarité. Celui qui représente la Réalisation offre la vision juste à l’ennéatype 1, qui incarne l’Eveil mais qui ne peut faire sien qu’une vue à court terme résumant le destin à l’organisation.

Tandis que la tendance à s’entourer de murs, rejet propre au type 5 de tout ce qui est Autre, devient pour le type 1 qui fuit la guérison, la façon qu’a le Soi de rejouer la scène de la séparation. Il est donc malaisé de relier le type 1 à cet Être chez Soi qui pourrait lui offrir une dimension nouvelle, celle de l’ouverture. Cette distance à soi-même prélude à la patience, c’est l’ennéatype 6 qui en détient la clé et l’ennéatype 2 qui peut la lui transmettre.

Pour l’ennéatype 6 le voisinage de gauche est très particulier et ne peut être un pont vers l'ennéatype 1. Car l’ennéatype 7 est pour lui à la fois le mal et le remède, situation peu banale et unique en son genre. Le soin se trouve là, seule issue à l’angoisse d’un monde en perdition où toutes les directions se mêlent et se confondent et d’où s’est absentée toute capacité de faire la différence entre qui peut vous nuire et qui peut vous aider. Mais c’est là également qu’est la première blessure, cette séparation dont le Soi est issu, qui est à l’origine du climat de défiance très caractéristique de sa façon de vivre.

A l’ennéatype 2 on ne peut demander d’être un point de passage vers l’ennéatype 1, tant est exceptionnelle la relation directe, celle du face à face, qui l’unit au type 6. Quant au voisin de droite, cet ennéatype 5 qui est le vis-à-vis de l’ennéatype 1, c’est lui qui peut trouver, en regardant à gauche, le chemin vers le soin.

Les types 1 et 6 ont trois amis communs. Le lien qui les unit passe par ces relations et avec chacune d’elles prend une tonalité, un sens, une expression totalement différents. Qu’une rencontre ait lieu en terrain étranger ne doit pas nous surprendre. Il faut bien en effet que chacun abandonne son domaine d’élection, que l’ennéatype 1 accepte le désordre qu’une approche différente de la Réalité met dans son univers, que l’ennéatype 6 accepte le danger que représente pour lui une présence étrangère au sein de sa demeure, pour qu'ait lieu un échange.

C’est donc loin de chez lui que l’ennéatype 6 peut vivre l’expérience de la capacité à toujours s’adapter dont l’ennéatype 1 est un parfait exemple. C’est en s’aventurant sur une terre inconnue, que l’ennéatype 1 qui s’affirme et se vit arrimé au réel comme tous ceux que dirige la force viscérale, prendra de la distance vis-à-vis de lui-même.

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