Les mots qui passent,
les mots qui restent :
la parole selon
les ennéatypes 1 et 6

Au cœur du quartier juif de Prague, un peu plus bas que le niveau du fleuve, se dresse la silhouette massive de la synagogue Pinkas, On y accède par un escalier de pierre brute. Pas de décor superflu dans les quelques pièces que compte ce lieu de culte, mais des murs presque nus, à peine recouverts d’une étrange tapisserie. Car ces murs impudiques s’habillent de dizaines de milliers de mots qui sont autant de noms, le nom des hommes, des femmes et des enfants tchèques disparus dans les camps de concentration. L’émotion vous saisit devant cette succession de traits noirs et rouges sur fond blanc qui, à perte de vue, garde le souvenir de ce qui ne devrait jamais se reproduire.

Ces mots qui nous font signe, il fallait les écrire pour conjurer l’oubli, préserver la mémoire, la nôtre et celle des morts. Et ces témoins muets, sous nos yeux fatigués, s’alignent, se gondolent, se forment et se déforment en une triste danse, la danse de l’écriture patiente et laborieuse des gardiens du passé qui conservent la trace de tous ces disparus. Singulier édifice où se conjuguent le verbe et la pierre… Est-ce l’apanage des lieux saints que de garder indemne ce qui ailleurs en se mélangeant, devient et rend impur ? Qu’importe en l’occurrence, tout ce qui compte ici est la rencontre sur ces murs, de deux vérités qui au dehors s’ignorent, l’une qui passe, l’autre qui dure.

Si l’ennéatype 6 est de ceux qui principalement se situent, l’ennéatype 8, est avant tout affirmation de soi. Parmi toutes les relations que l’Ennéagramme met en scène, aucune ne les concerne. Cette absence de contact, direct ou médiatisé, manifeste ou sous-entendu, vient s’ajouter à leur appartenance à deux triades différentes pour donner à penser que ces deux ennéatypes n’ont rien à voir, n’ont rien à faire ensemble. Mais ne rien échanger, ne pas même se connaître, c’est aussi préparer la possibilité de la seule vraie rencontre, celle qui ne peut avoir lieu que grâce à cette distance qui sépare et éloigne ces deux types de personnalité, au point d’en faire deux étrangers l’un à l’autre.

L’ennéatype 8 appartient à la triade de l’Être Soi qui dit la perception que le soi a de lui-même, celle d’un individu unique, qui demeure et se retrouve le même malgré le temps qui passe, malgré tous les changements qui peuvent l’affecter. Cette connaissance, qui est reconnaissance, de soi par soi, vibre de l’énergie viscérale qui est celle, paraît-il, de nos plus lointains ancêtres. Cet ennéatype, comme l’exprime sa situation sur l’Ennéagramme, à gauche de l’ennéatype 9 qui occupe la position centrale au sein de sa triade, oriente vers l’extérieur cette force instinctive, justifiant ainsi la qualité d’extraversion qui lui est généralement, et à juste titre, attribuée.

Ce jaillissement de la force vitale, qui peut être verbal, fait de l’ennéatype 8 le porteur de la Parole. C’est de là que se dit ce qui est ressenti, pensé et voulu. Mais la façon dont l’ennéatype 8 vit la naissance du Soi vient dénaturer ce Dire originel. Lorsque se perd le contact avec sa qualité essentielle qui est l’Unité et qu’il ne lui est plus possible d’Être qu’en s’opposant à l’Autre, la Parole se déchire et les mots ne prennent sens que face à leur contraire. Cette parole réductrice où s’exprime la rivalité du Soi et du non-Soi enfermés dans le cercle vicieux du mensonge, entraîne l’ennéatype 8 dans une lutte verbale où gagner importe davantage que parler vrai.

Cette trahison du langage reflète la perception altérée que l’ennéatype 8 a de lui-même. La faille sur laquelle s’appuie le Soi de type 8, est à l’origine d’un sentiment d’injustice profonde qui domine son univers, où l’Autre est un ennemi et la vie, un combat perpétuel du Bien contre le Mal. L’ennéatype 8 est toujours du côté du plus faible parce qu’il s’estime injustement condamné pour une faute qu’il n’a pas commise et qu’il rejette sur l’Autre. Tous les mots qu’il prononce révèlent son besoin de se voir et de se présenter comme une victime. C’est ici, au point 8, que se tient la parole rageuse qui dénonce, accuse et revendique.

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La triade de l’Être chez Soi à laquelle se rattache l’ennéatype 6 met en scène le monde du Soi et exprime la façon dont celui-ci le construit et l’habite. Comme à tous ceux qui occupent le centre de leur groupe, il revient à l’ennéatype 6 de maintenir un certain équilibre, en l’occurrence celui de l’habitation du Soi. Il dispose pour ce faire de l’énergie prudente et réfléchie, habituellement qualifiée de mentale et propre à sa triade. Il peut aussi compter sur la Qualité qui est la sienne, cette Foi qui n’a besoin ni de rituels ni de divinités pour lui donner la Force de rester inébranlable en toute circonstance.

Mais le Soi de type 6 a perdu la certitude de bénéficier d’un soutien inconditionnel en tout temps et en tout lieu. Pour ce gardien de la stabilité du monde, perdre la Foi c’est perdre l’équilibre sans espoir de le retrouver jamais dans un monde dont le socle s’est effondré. Dans l’ignorance de ce qui lui manque, le Soi qui se sent en danger cherche à se protéger en s’entourant de murs qui à peine montés s’écroulent, faute de fondations. Construire sur une absence, c’est ainsi s’enfermer dans la répétition d’un geste qui, cherchant autour de lui la base qui lui manque, n’atteint jamais son but.

Parmi les matériaux qui s’offrent au bâtisseur pour édifier des murs, il paraît surprenant de compter la Parole. Pour construire un abri où l’on se sent chez soi, mieux vaudrait le ciment, la pierre, la brique, le bois, qui sont solides et durent. La parole au contraire n’oppose pas d’obstacle à qui veut s’approcher et ne résiste pas au passage du temps où elle glisse et se perd. Par sa fragilité, elle se prête pourtant à l’édification de ces murs éphémères que l’ennéatype 6 ne cesse de bâtir, de ces murs faits de mots qui à peine énoncés, s’envolent et s’évanouissent. Cette façon d’habiter dénature la parole et en fait un obstacle entre le Soi et l’Autre, elle qui devrait permettre un véritable échange. Loin de le protéger comme il voudrait le croire, elle ne fait que renforcer le climat de crainte et de défiance qui imprègne sa vie.

Il passe quelque chose de l’ennéatype 8 à l’ennéatype 5, qui veut faire oublier leur éloignement. Cette relation qui devrait être celle du don et de la réception, devient entre les mains du Soi, arrachement et perte d’un côté, saisie et appropriation de l’autre. La volonté d’uniformisation qui s’est substituée à la connaissance de l’Unité et que l’ennéatype 8 veut faire passer pour une quête de justice, ne peut qu’accroître la tendance de l’ennéatype 5 à se mettre en retrait. Face à l’indifférenciation qui menace, cloisonner le réel permet à ce dernier de se protéger de tout risque d’intrusion, et prolonge l’illusion d’un monde morcelé.

Transposé au plan intellectuel, ce besoin d’ériger des murs qui séparent est à la base de l’esprit d’analyse qui trie, regroupe et classe. Cette façon d’appréhender la réalité détermine une façon d’habiter où construire signifie s’approprier le savoir, qui devient alors la nourriture du Soi. Forte de l’avantage que lui procure cette accumulation de connaissances, la parole au point 5 est savante, voire condescendante. En affirmant ainsi sa supériorité au niveau des idées, celui qui perçoit l’Autre comme un intrus peut prendre de la hauteur et trouver du même coup la stabilité que ne peut lui offrir son voisin de gauche l’ennéatype 6.

Le rapport à l’écrit de l’ennéatype 5 se teinte de nostalgie. Etant un des sommets du triangle extérieur, ce gardien du passé est censé faire vibrer le lien qui réunit ce qui apparemment est totalement distinct. Mais le Soi de type 5 ne sait plus ce que signifie la Multiplicité au sein de l’Unité et cherche derrière lui ce qui à côté et qu’il ne veut pas voir. Ecrire revient alors à poser devant soi ce qui a disparu, comme s’il était possible de revivre au présent ce dont on se souvient. La parole doit se taire pour que reste vivant tout ce qui a été, mais les mots sous la plume de l’ennéatype 5 ne disent que son refus et sa peur du contact.

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On peut « Être chez Soi » de mille et une façons. Parler pour ériger des murs de mots en est une, qui satisfait au besoin de stabilité de l’ennéatype 6 mais qui ne peut pallier l’absence de fondations de son habitation. Parler de haut à partir d’un savoir théorique en est une autre, qui répond à celui de l’ennéatype 5 de garder l’Autre à distance mais qui fait obstacle à l’échange qui lui manque. Parler fort permet à l’ennéatype 8, pour qui l’essentiel n’est pas de se situer mais « d’Être Soi », de s’exprimer pour convaincre mais ne peut que diviser, repoussant toujours plus loin cette unité que par ailleurs il appelle à grands cris.

C’est bien malgré lui que le Soi de type 5 est un point de contact, lui qui s’entoure de barrières qui, en le séparant de celui des autres, définissent son univers. C’est pourtant sur ses terres que les ennéatypes 6 et 8 trouvent, autour de la parole, un lieu de rencontre. C’est là que les mots passent de l’oral à l’écrit et deviennent les gardiens de tout ce qui s’est dit, acquérant une fiabilité que l’ennéatype 6 tentera d’utiliser pour consolider son lieu d’habitation. Mais la parole vivante qu’apporte l’ennéatype 8 se meurt dans l’écriture qui sur ce territoire atteste le refus de tout contact, fut ‘il verbal.

Il pourrait passer autre chose de l’ennéatype 8 à l’ennéatype 5 que la violence verbale, qui serait une préface aux mots de bienvenue que l’ennéatype 6 pourrait alors écrire sur les murs translucides de son habitation. Mais il faut avoir la Foi pour croire que l’écriture peut faire vivre les morts. Ce miracle est possible mais pour qu’il s’accomplisse, pour que les mots écrits, en sauvant la mémoire, permettent d’oublier et préparent l’accueil, il est indispensable que l’ennéatype 6 sache que la Parole n’est pas au service du Soi. Comment il parviendra, grâce au pouvoir des mots, à couler un ciment qui agrège sans exclure, à édifier des murs qui protègent sans isoler, ceci mes amis, est une toute autre histoire…

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