Qui peut dire aujourd’hui ce qu’est le temps qui passe, ce temps qui nous entraîne dans une course effrénée vers cette issue certaine dont personne ne peut dire comment chacun de nous en fera l’expérience, à défaut du récit de ceux qui sont partis sans espoir de retour qui seul nous permettrait de nous faire une idée de cet ultime retrait ?

Il y a le temps long qui couvre des années, des décennies, des siècles, celui des historiens, auquel nous donnent accès les manuels scolaires. C’est le temps au passé, dont la mémoire préserve le sens et la portée et nous le retenons comme on garde un récit aux multiples auteurs. Et pourtant nous savons que notre propre histoire, à nos yeux essentielle, est une petite parcelle de cette immense histoire que les temps personnels, en se superposant et en s’additionnant, construisent patiemment. Mais nous savons aussi qu’elle-même est entraînée dans ce courant puissant où elle peut surnager, flotter ou disparaître.

Il y a le temps court qui coule et nous emporte inexorablement, comme viennent en témoigner le vieillissement du corps, son déclin et sa chute dans les eaux de l’oubli. C’est à l’eau en effet que nous le comparons, celle d’un fleuve indomptable dont il est impossible de remonter le cours, et nous sommes ballottés sur ces flots agités, nous qui aimerions tant nager à contre-sens, espérant éviter la noyade finale. Ce temps de tous les jours, qui nous colle à la peau mais dont la discrétion nous amène à conclure, non sans quelque étonnement, qu’on ne se sent pas vieillir, nous en prenons conscience en l’éloignant de nous et cette mise à distance qui en fait notre histoire, nous le rend étranger, semblable au temps des autres. Se détachant ainsi de l’expérience vécue, il devient cet objet que les hommes se partagent après l’avoir gravé sur le cadran des montres et inscrit sur les feuilles de leurs calendriers, qu’ils peuvent dès lors compter, mesurer, quantifier.

Avant le monde moderne le temps était cyclique, nous disent les érudits qui regardent de près ces civilisations très éloignées de nous pour lesquelles l’avancée n’était pas linéaire mais tournait sur elle-même. Ce mouvement circulaire peut devenir spirale, satisfaisant ainsi ceux qui veulent concilier la courbe et le progrès. S’incurvant sans se clore, la ligne qu’il dessine nous attire vers le haut et met fin à l’enfer de la répétition que symbolise le cercle quand il ne dit rien d’autre que l’univers du Soi.

Et voilà que la science, qui regarde de haut ces croyances primitives, affirme désormais que le temps est capable de faire une marche arrière, et qu’il est donc possible de le dire réversible. Découverte pour nous proprement renversante, tant il est difficile pour le non physicien de concevoir le temps autrement qu’empruntant un chemin rectiligne sans commencement ni fin.

Le temps du Soi,
le temps de l'Autre

Ce temps représenté, projeté devant nous pour que notre intellect parvienne à s’en saisir, a peu de choses à voir avec le temps vécu, cette continuité jamais interrompue dont nous ne savons pas comment notre prochain en ressent l’écoulement. Car ce temps intérieur que chacun de nous vit de façon différente, passe parfois très vite, lorsque notre attention s’arrête et se maintient sur ce qui nous passionne et parfois très lentement, lorsque notre intérêt s’émousse et disparaît, laissant place à l’ennui. Ne perdons pas de vue que la géométrie qui permet de penser ce temps qui nous échappe ne peut pas le contraindre à suivre le trajet qu’elle dessine pour lui.

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Quelle que soit la vitesse que nous lui accordons, quelle que soit la figure que nous lui connaissons, le temps que nous vivons laisse toujours derrière lui des traces de son passage, ces marques sur la peau, cet affaissement du corps, ce déclin de l’esprit, tous ces signes de l’âge que disent à leur façon les chiffres qui composent notre année de naissance.

Ce double mystérieux a rarement notre âge, ce chiffre qui s’accroît d’une unité par an dans le temps officiel. Généralement plus jeune, souvent beaucoup plus jeune, il peut n’avoir jamais entamé sa croissance et être demeuré un tout petit bébé. Mais il peut arriver qu’il grandisse très vite et soit plus vieux que nous, ce qui n’affecte en rien notre durée de vie.

Or il est une histoire dont rien ne transparaît dans le monde extérieur, que peuvent lire ceux qui savent que la réalité se déploie bien plus loin que le monde perceptible. Cette histoire parallèle parle d’une autre vie qui suit son rythme propre et décrit la croissance d’une personne différente de celle que pour les autres et souvent pour nous-mêmes, nous sommes habituellement.

Les histoires
multiples

Ce temps particulier qui parfois va très vite et parfois très lentement, qui parfois même s’arrête, témoigne de changements dont notre cops physique ne porte pas les marques. Ce temps qui nous épargne ses outrages habituels emprunte la Voie ardue que suivent ceux qui aspirent à se connaître mieux et sa célérité, ses pauses et sa lenteur ne sont que le reflet de leur évolution.

La plupart d’entre nous croient que la volonté qui dirige leurs actions dont la totalité constitue leur histoire, dirige tout l’univers. Alors que le destin suit tranquillement son cours, quels que soient les remous que leur agitation provoque à la surface ce de monde invisible à nos yeux aveuglés, dont les faits se déroulent loin de notre conscience. C’est tout l’orgueil du Soi que de s’imaginer écrire sa destinée alors que cette dernière révèle et dissimule une réalité d’un niveau supérieur, à laquelle elle donne forme et dont elle est le signe. C’est là qu’il faut chercher le sens des évènements dont les lois qui régissent les causes et les effets sont une transcription dans le monde du Soi, de principes qui échappent à sa compréhension. L’histoire que nous vivons est le chemin qu’elle suit, l’occasion qu’elle saisit, le prétexte qu’elle prend, pour tracer d’une main sûre la Voie qui est la sienne.

Ce jumeau oublié qui tout en étant nous, diffère de la personne à laquelle d’habitude nous nous identifions, nous attend patiemment. Et il ne tient qu’à nous de faire le premier geste pour qu’il puisse s’éveiller et faire le premier pas sur la Voie que mesure la temporalité étrangère à la nôtre qui rythme son parcours. Nos deux histoires distinctes ne sont pas condamnées à demeurer distantes, éternelles parallèles au parcours solitaire, mais pourraient se croiser et continuer ensemble dans la même direction.

Il suffirait de suivre au lieu de vouloir faire, de cesser de penser que notre volonté peut transformer le monde alors que la seule chose qui peut être changée est le regard vicié que nous posons sur lui, pour que s’ouvre pour nous ce parcours singulier qui dit notre rapport au temps qui se dérobe à toutes nos tentatives de nous l’assujettir, et dont le déroulement témoigne de la force du lien qui nous unit au cycle universel et à la Vérité qui vibre et se déploie de mille et une façons en chacun d’entre nous.

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Que dit l’Ennéagramme du temps qui nous intrigue ? Ce cercle ponctué de 9 sphères identiques enfermant une ligne qui se brise en 9 points, penche t’il vers la durée ou vers le temps des montres et des calendriers ? Parce qu’ils sont à la fois une des 9 Qualités qui détaillent et composent une personnalité, et leur rassemblement qui cerne et définit cette personnalité comme une totalité, les 9 ennéatypes peuvent ils être le pont qui permet de passer de ce temps intérieur propre à chacun de nous, au temps que se partagent tous ceux qui vivent ensemble ? Et la place qu’ils occupent au sein de leur triade reflète t’elle une façon propre à chacun d’entre eux de vivre dans le temps ? Faut-il considérer que chacune des triades représente et exprime une forme singulière de temporalité ?

Il est assez tentant, c’est ce que font d’ailleurs tous ceux qui réfléchissent au sens et aux symboles que porte l’Ennéagramme, de lier le passé au centre de l’instinct, d’associer le présent et le centre affectif, et d’unir le futur et le centre mental. Parce que la plus ancienne parmi celles qui nourrissent les forces de la vie, l’énergie instinctive ne serait en rapport qu’avec ce qui n’est plus ; le mental quant à lui, qui est seul à penser, serait le seul capable d’envisager l’avenir ; et seule notre émotion, d’un âge intermédiaire, se vivrait au présent, ce temps de transition.

Les trois moments du temps sont en réalité présents dans les trois centres puisqu’ils se distribuent entre les trois triangles qui occupent le grand cercle de l’Ennéagramme. Celui que l’on dénomme le triangle central, dont chacun des sommets devrait représenter un état d’équilibre, est celui du présent, que l’Homme vit entièrement, sur un plan volontaire, affectif et mental ; le triangle extérieur est celui du passé, point d’appui pour penser, vouloir et ressentir ; le triangle intérieur est celui qui nous ouvre à ce qui va venir, que reçoivent le mental, le vouloir et l’affect.

Il nous est difficile d’imaginer le temps, celui que nous vivons, celui que nous pensons, autrement que suivant une voie sans détour. Et pourtant nous savons, et pourtant nous sentons que cette belle ligne droite se scinde en trois segments, trois moments bien distincts que nous nommons passé, présent et avenir.

Parmi ces trois moments, le seul que nous vivons est le moment présent. Mais ce présent qui seul se prête à l’existence s’y refuse tout autant, à peine cristallisé, déjà évaporé et notre esprit têtu, en cherchant à le prendre, le réduit à néant, en fait un petit trait, un banal trait d’union qui sépare et rapproche ce qui est derrière nous et ce qui nous attend.

L’avenir et le passé eux aussi nous échappent, dès lors que la mémoire et l’imagination les tiennent en leur emprise. Les rêves, les souvenirs n’ont plus grand-chose à voir avec cette réalité sans fard, sans artifice, qui peut se partager sans risque de conflit avant que nous l’ayons habillée, camouflée, fardée, défigurée. Les trois moments du temps ne sont ils qu’une fiction ? La vie pourrait elle n’être que répétition et sommes nous condamnés à marcher à l’envers, en posant devant nous ce que nous connaissons et comprenons déjà ?

Les trois visages
du temps

Avec ses trois visages, le temps se joue de nous et son espièglerie nous dit, à bon escient, qu’à vouloir le comprendre, nous l’éloignons de nous, qu’il est vain de tenter de l’immobiliser, comme si l’éternité nous était accessible, elle qui réconcilie toutes les oppositions.

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