La différence, lieu de rencontre
des ennéatypes 2 et 8

Sirkitt se précipita alors sur l’homme allongé par terre et qui était son mari. Elle essuya le sang sur ses lèvres. Enleva le sable de son visage. Elle s’apprêtait à lui embrasser les doigts qui sentaient toujours le tabac mais plus le poisson, lorsque, avec ces doigts-là justement, il lui donna le coup de poing le plus fort qu’elle ait jamais reçu. Directement dans le ventre. Ce n’était pas la première fois qu’il la frappait, mais jamais elle n’avait ressenti une douleur aussi aiguë. Peut-être parce qu’il l’avait fait avec une force particulière, peut-être simplement parce qu’elle ne s’y attendait pas. Ses muscles étaient relâchés et tranquilles. Pas crispés de peur. Elle l’avait vu couché là, couvert de sang et de sable, et avait accouru sans la moindre appréhension. Elle voulait lui venir en aide non pas parce qu’elle avait peur de lui, mais parce qu’elle avait peur pour lui. Et c’est ce qu’il n’avait pas supporté : ne plus voir de peur dans son regard. C’est une chose que de perdre l’odeur de la mer sur tes doigts, mais c’en est une autre que de perdre la peur dans les yeux de ta femme. Et peu importe que ce soit remplacé par de la douceur. Assoum ne savait que faire de la douceur. Il ne savait pas ce que ça voulait dire, la douceur. Qu’elle continue à le craindre signifiait que rien n’avait changé, qu’il restait ce qu’il avait toujours été. La douceur voulait dire autre chose, qu’il ne pouvait pas comprendre. Ne voulait pas comprendre. Il avait dû accepter trop de changements, trop de pertes, il ne pouvait renoncer à la peur de sa femme. En avait besoin pour savoir qui il était.

C’est pourquoi elle se retrouva à son tour couchée sur le sol, le visage dans le sable, avec Assoum debout en train de cracher du sang. Tout en le regardant, elle s’était reproché sa naïveté, espèce de vache idiote, tu as vraiment cru qu’il le faisait pour toi. Eh bien, non ! Il ne sait pas ce que c’est que d’être pénétrée de force par un homme qui te déchire la chair à l’intérieur. S’il est intervenu, c’est pour lui. Parce qu’il ne pouvait accepter que quelqu’un, à part lui, pénètre sa femme. Rien d’autre.

"Réveiller les lions" - Ayelet GUNDAR-GOSHEN

Il y a mille façons, plus ou moins détournées, plus ou moins assumées, d’opposer un refus à la main qui se tend. On lui tourne le dos, on détourne les yeux, ou bien l’on ne fait rien, aveugle, indifférent au geste qui répond à l’appel au secours, au geste qui répond du soutien apporté. S’il convient à certains d’exprimer leur refus par la passivité, il est possible aussi que d’autres réagissent, parfois avec violence, pour signifier à l’Autre que la demande émise n’appelle pas la réponse qui lui est apportée, que parfois elle n’appelle pas de réponse du tout, comme si l’aide accordée, en voulant l’apaiser, ne faisait qu’aggraver la détresse qu’elle souligne.

Comme si la main amie, en croyant soulager, ne faisait qu’alourdir de ses bonnes intentions le fardeau trop pesant qu’elle voudrait alléger. Ce geste de refus, quel que soit son motif, surprend celui qui donne, le blesse, l’interroge et le met mal à l’aise. Car s’il y a mille façons, plus ou moins ostensibles, de proposer son aide - on donne de soi-même, on donne de son temps ou bien de son argent - cette main qui se tend a peine à concevoir qu’on puisse la repousser, refusant cette idée que le geste imprévu dit aussi que donner peut être une façon de prendre pour faire sien.

Cette main qui se tend, c’est l’ennéatype 2 qui en est responsable. C’est lui qui en effet dit le compagnonnage et d’aucuns voient en lui l’altruisme incarné. Ce mot peu usité dans le langage courant évoque, à juste titre, cette entraide ordinaire que nous pratiquons tous sans nous interroger sur nos raisons d’agir, qui peut être en effet la manifestation d’un principe plus élevé. Car le compagnonnage, c’est bien plus que cela, c’est même tout autre chose que ces gestes qui aident, mais qui peuvent être aussi l’habit qui dissimule quelque motivation beaucoup moins honorable.

Une main qui se tend, c’est une main qui demande, c’est une main qui répond. Deux mouvements l’un vers l’autre, que pourrait couronner l’étreinte d’une rencontre, mais qui souvent s’ignorent et meurent d’être passés à côté l’un de l’autre. Des deux protagonistes, celui qui crie à l’aide révèle une faiblesse dont le Soi peut user pour affermir sa prise et asseoir son pouvoir sur l’Autre qui reçoit et lui est redevable. Ce changement de ton qui renverse la donne en passant sans le dire du donner au saisir est la marque du Soi, habile à nous faire croire et à se persuader, quand il n’est motivé que par son intérêt, que le souci de l’Autre est son vœu le plus cher.

Pour l’ennéatype 2, il est plus que tentant d’exploiter la faiblesse. Le souffle qui le porte, de nature affective, lui donne ce sixième sens qui permet de connaître, avant même qu’il s’exprime, l’appel qui lui parvient d’une volonté autre. Pour cet ennéatype, l’Autre prend le visage d’un Vouloir qui s’impose et soumet sans contraindre. Mais il est difficile, pour un Soi prédateur, d’admettre qu’être libre, revient à s’effacer. Habile à détourner la sensibilité dont l’ennéatype 2 lui offre la finesse, le Soi se fait un Autre mais s’il tourne le dos à son identité, c’est pour garder la main.

Pour l’ennéatype 8, il est plus que tentant d’emprunter au type 2 ce qui permet au Soi d’affirmer son pouvoir sans ruiner l’illusion qu’il n’agit pas pour lui. Pour cet ennéatype qui affirme sa force en prenant fait et cause pour les déshérités, l’entraide est un échec, un aveu de faiblesse qui peut conduire le Soi à faire une place à l’Autre. Le geste qui demande et le geste qui donne sont une brèche ouverte dans l’espace clos du Soi, un rappel douloureux de la première cassure. Le seul geste possible pour celui qui confond le monde fermé du Soi et l’Unité perdue, est le coup qui repousse et referme la faille où se glissent sans bruit l’appel et sa réponse.

Car derrière sa faiblesse se dit aussi la force de celui qui s’expose fragile et vulnérable et comme tel, accessible. Se montrer sans défense, sans penser à rien d’autre qu’à une entraide possible, c’est proposer à l’Autre le temps d’une rencontre mais c’est aussi risquer de s’offrir à sa prise. Le Soi qui ne sait voir dans cet espace ouvert qu’un objet à saisir, s’interdit tout contact avec l’Autre qui meurt quand on veut le faire sien. Pour l’ennéatype 2 qui en se faisant Autre ramène tout au même, la fermeture sur soi fait figure de bonté pour mieux dissimule la volonté du Soi de tout s’approprier

Pour le Soi de type 8 qui ne connaît de force que celle qui se nourrit de la détresse de l’Autre, toute sollicitation est un cruel écho de son imperfection, qu’il tentera de fuir dans la brutalité du geste qui repousse, le don comme la demande. Cet ardent défenseur de toutes les causes perdues, qui toujours se situe du côté des perdants au point de se confondre avec toutes les victimes, ne s’engage que pour lui. Sa combativité qui mêle fausse protection et vraie domination, indépendance fictive et réelle liberté, désir de soutenir et volonté de vaincre, est une des mille façons dont le Soi se refuse à regarder en face sa propre servitude.

Que notre liberté soit une obéissance et ne laisse d’autre choix que celui d’accepter, voilà qui est contraire à l’idée bien ancrée qu’il faut pouvoir choisir pour pouvoir être libre, et que toute restriction à notre volonté est aussi une atteinte à notre liberté. Cette conception du monde, celle d’un Soi prédateur, fait de l’Autre un obstacle à une volonté conçue comme l’expression d’un pouvoir personnel. Quand chaque Soi se veut libre sans aucune référence, les libertés se heurtent, se limitent, se contraignent, et ces chocs répétés ne peuvent qu’exacerber la volonté d’étendre le lieu où elle s’exerce et donner au recul de celui qui s’efface une allure de défaite.

Ne pas tirer profit de la fragilité de l’Autre qui se livre, c’est possible si l'on sait que que donner, tout comme prendre, ne libère pas le Soi de sa dette envers l’Autre. Eviter ce danger, c’est répondre à l’appel mais c’est aussi répondre de celui qui demande. Décider d’ignorer ce que le geste fait peut vouloir dire pour l’un et signifier pour l’Autre, c’est refuser d’admettre qu’il peut autant blesser, humilier, rabaisser, qu’élever et grandir. C’est refuser l’entraide dont l’ennéatype 2 témoigne qu’elle contraint de cheminer à deux, si bien que si l’un tombe, l’autre chute avec lui.

Dissocier sa réponse en se donnant quittance des suites de son geste, c’est aussi reproduire, et bien mal reproduire, la toute première rupture, cette scission que le Soi croit pouvoir abolir sans lui-même disparaître. Porté par l’illusion d’une union fusionnelle qui, si elle survenait, signifierait sa mort et sa dissolution, il ne peut que tenter de prendre possession de cette altérité qui toujours le ramène à la première blessure et à la première perte, et que pour cette raison il aimerait oublier. Mais en croyant ouvrir la Voie vers l’Unité la volonté de prendre scinde l’univers du Soi et le clôt sur lui-même.

Car l’Autre se dérobe à qui veut le faire sien et dès le premier geste la main s’est dirigée vers ce qu’elle pouvait prendre à défaut de saisir l’altérité rebelle à l’appropriation. Cette substitution de la chose accessible à l’objet du désir atteste la rupture du serment réciproque liant le Soi et l’Autre et condamne le Soi à demander toujours ce que l’Autre jamais ne pourra lui donner. La seule issue possible à cette quête insensée serait la découverte de la différence, rencontre inespérée des deux ennéatypes dont l’un dit l’Unité, l’autre la Liberté.
Mais cela, mes amis, est une toute autre histoire…